Quand la vie continue pour les autres, mais pas encore pour moi

Il y a cette phrase qu’on entend souvent après un deuil, « Le temps fait son œuvre. » Oui (non)… pas toujours de la même façon, ni au même rythme.

Depuis la perte de mon frère, j’avance dans un monde qui a repris sa course normale. Les gens travaillent, rient, font des projets, se marient, deviennent parents. La vie continue. Leur vie continue normalement. La mienne, elle, est encore occupée à apprendre à vivre avec l’absence d’Arthur.

Deux temporalités qui ne se rencontrent pas

Je crois que c’est l’une des choses les plus difficiles à accepter, comprendre que c’est normal que la vie des autres reprenne. Ils n’ont pas perdu leur frère. Ils n’ont pas ce vide dans la poitrine dès le réveil.

Pour eux, le drame est passé. Pour nous, il est devenu permanent.

Au début, l’entourage est très présent. On nous écoute parler de lui, on nous laisse pleurer, on nous serre fort. On comprend notre douleur. Puis, doucement, quelque chose change.

Les oreilles sont un peu moins ouvertes les silences deviennent plus lourds, les conversations sur mon frère créent parfois un malaise. On sent que ça dérange. Pas par méchanceté, plutôt par impuissance, par fatigue émotionnelle, ou simplement parce que la vie appelle ailleurs.

Alors on apprend, malgré soi, à ne pas toujours en parler. Même quand ça brûle à l’intérieur.

Parler de son absence… sans épuiser le monde

Parler de mon frère est vital pour moi. Son prénom fait partie de ma respiration. Pourtant, avec le temps, on comprend qu’on ne peut pas exposer cette douleur partout. Certains moments deviennent flottants, on sent parfois qu’évoquer Arthur est gênant. Un peu comme si son existence appartenait déjà au passé et qu’il fallait passer à autre choses.

Alors on apprend à jauger :

– Est-ce que je peux en parler ici ?
– Est-ce que je vais mettre mal à l’aise ?
– Est-ce que j’ai l’énergie d’expliquer encore ?

C’est comme ça, il faut s’y habituer.

Les vrais restent

Il y a heureusement ceux qui restent, les plus proches, les vrais amis. Ceux qui prononcent son prénom sans détour. Ceux qui demandent comment moi je vais, même des mois après. Ceux qui aiment encore mon frère à travers moi. Ils sont rares, mais tellement précieux.

Pour le reste du monde, il faut s’armer.

Le travail, la société, et l’oubli progressif

Au boulot, on devient vite un dossier parmi d’autres. Un pion remplaçable. La compassion a une date de péremption : six mois, parfois moins. Après, on attend de toi que tu “fonctionnes normalement” comme si on pouvait remettre son cœur à zéro. Moins d’un an après le décès de mon frère, alors que je traversais la pire partie de ma vie, que mon corps et ma tête m’avaient lâché au point de souffrir psychologiquement et physiquement, on m’a ouvertement demandé comment je pouvais expliquer qu’il fallait 4 Marine pour faire 1 Morgane (prénom changé). Beh peut-être parce qu’elle n’a pas enterrée son frère 10 mois auparavant et que (tant mieux pour elle) sa vie roule comme sur un boulevard ….

On se retrouve face aux jugements de ceux qui n’ont pas vécu votre drame, parce que vous comprenez, ils sont bien placés pour parler et vous dire comment faire votre deuil. Par exemple, je postais mon frère sur les réseaux, une manière pour moi de le faire vivre, j’en avais besoin à ce moment-là … Certaines personnes ont réussi à dire qu’ils ne comprenaient pas et que ça ne servait à rien de faire ça … Bienveillance à son maximum !  

Et puis il y a ces petites violences silencieuses mais pas voulues, des parents qui marient leur fils, alors que mes parents ne le feront jamais. Des copines dont le frère attend un bébé, alors que moi, jamais je ne serai tata. Des annonces heureuses qui rappellent brutalement ce qui n’arrivera plus pour nous.

On sourit. On félicite. Mais à l’intérieur, quelque chose se fissure.

Apprendre à vivre avec, pas à oublier

Je n’ai pas besoin qu’on me dise d’avancer. J’avance déjà, tous les jours, même quand ça ne se voit pas.

Je n’ai pas besoin qu’on me dise que ça ira mieux. J’apprends juste à vivre avec une absence qui ne disparaîtra pas.

Et c’est normal.

Normal que leur vie continue.
Normal que la mienne soit différente.

Normal d’avoir besoin de parler de lui.
Normal de se taire parfois pour survivre.

Normal d’être fatigué de porter ça mais devoir surtout rien dire.

Je veux terminer cet article en évoquant deux points :

Ne jugez pas les gens. Un jour, j’ai entendu un collègue dire à une dame :
« Souriez, la vie est belle… c’est chiant les gens qui font la gueule. »

Alors je lui ai répondu :
Qui te dit qu’elle n’a pas enterré un fils, un mari… ou quelqu’un de profondément aimé ?

Parce que ça, je l’ai vécu.

Un mois après le décès d’Arthur, lors de notre premier Pâques sans lui, nous ne voulions pas rester enfermés à la maison. On a décidé d’aller dans un parc d’attractions, simplement pour essayer de penser à autre chose, pour respirer un peu.

Et là, sans raison, une jeune femme a lancé à ma mère :
« Vas-y, fais pas la gueule. »

Voilà le monde dans lequel on vit. Un monde où l’on juge vite, sans savoir.
Où l’on interprète un visage fermé comme de la mauvaise humeur, alors que c’est parfois juste un cœur en miettes.

Alors j’en appelle à l’humain, s’il existe encore, faites attention avant de juger quelqu’un. Vous ne savez jamais ce que cette personne est en train de traverser.

Et pour nous, les endeuillés, ne vous censurez pas. Continuez à parler de votre frère ou de votre sœur. Honorez-les à votre manière, en lançant un projet pour eux, en faisant un voyage qu’ils auraient aimé, en pratiquant une passion ou une activité qui leur ressemblait.

Faites comme moi, écrivez. Dans un journal, sur un site, dans un groupe, peu importe le support. Cherchez aussi la compagnie de personnes qui, comme nous, ont traversé cette même perte. Vous verrez, avec eux, on peut parler librement, pleurer sans se cacher, et même rire ensemble.

Parce que oui… pour nous aussi, la vie doit continuer. Différemment, avec une absence, mais elle continue quand même.

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